Le rôle du thé dans la littérature et le cinéma japonais.

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Thé japonais

Un soir d’hiver, j’ai revu un film d’Ozu en cherchant simplement une scène de dégustation à raconter ici. Je me suis rendu compte que le thé n’y était jamais un décor : c’est lui qui porte la scène, pendant que les personnages parlent d’autre chose. Depuis, je ne regarde plus ces films de la même façon.

Dans la littérature et le cinéma japonais, le thé sert rarement d’ornement. Il fonctionne comme un marqueur de lien social : ce qu’on sert, à qui, et avec quels gestes, dit l’état d’une relation mieux qu’un dialogue. Deux œuvres suffisent pour en comprendre la mécanique, Le Livre du thé d’Okakura Kakuzō (1906) côté écrit, et Le Goût du riz au thé vert d’Ozu (1952) côté écran.

En bref

  • Okakura écrit Le Livre du thé en anglais, pour expliquer le Japon à l’Occident.
  • Kawabata utilise la cérémonie du thé comme une mise en garde, pas comme une carte postale.
  • Chez Ozu, un bol partagé règle ce qu’un dialogue n’arrive pas à dire.
  • Deux films de 1989 racontent la mort de Sen no Rikyū, avec deux angles opposés.

Côté livres : le thé comme argument, pas comme décor

Okakura Kakuzō, Le Livre du thé (1906)

C’est le texte fondateur, et son histoire éditoriale explique tout. Okakura Kakuzō l’écrit directement en anglais, aux États-Unis, où il dirige alors le département d’art chinois et japonais du Museum of Fine Arts de Boston. Le livre naît d’une commande de salon, destiné à être lu à haute voix devant un public américain qui ne connaissait rien au Japon.

L’essai ne décrit donc pas une cérémonie : il s’en sert pour défendre une esthétique face à un Occident que l’auteur juge condescendant. Le thé y devient un argument culturel. Traduit dans une quarantaine de langues, il reste le premier livre que je conseille, à condition de le lire pour ce qu’il est, un plaidoyer, pas un manuel.

Yasunari Kawabata, Nuée d’oiseaux blancs (1952)

Le roman se déroule intégralement dans le milieu de la cérémonie du thé, entre bols hérités et réunions convenues. C’est l’un des trois titres cités par le comité Nobel lorsqu’il distingue Kawabata en 1968.

Le point qui m’intéresse est ailleurs : l’auteur a explicitement refusé qu’on y lise une célébration de la beauté du thé. Il présentait au contraire son livre comme une œuvre négative, un doute exprimé sur la vulgarité dans laquelle, selon lui, la cérémonie était tombée. C’est rare, un texte majeur qui critique la pratique qu’il décrit, et ça vaccine contre les lectures trop sages.

Côté écran : quatre films où le thé fait le travail

Le Goût du riz au thé vert, Yasujirō Ozu (1952)

Un couple mal assorti, une épouse de la bonne société de Tokyo qui s’ennuie, un mari terne. La réconciliation ne passe pas par une explication mais par un plat préparé à deux au milieu de la nuit : l’ochazuke, ce bol de riz sur lequel on verse du thé vert. Le titre français dit exactement de quoi parle le film, et c’est le meilleur point d’entrée du sujet.

Rikyu, Hiroshi Teshigahara (1989)

Le portrait du maître de thé de Toyotomi Hideyoshi, et de la position impossible qu’occupe un artiste au service d’un homme de pouvoir. Teshigahara filme le contexte politique : l’accès permanent au seigneur, les rapports de force autour d’un bol, la façon dont un rituel devient un instrument de gouvernement.

La Mort d’un maître de thé, Kei Kumai (1989)

La même année, un second film aborde le même personnage par l’autre bout. Adapté du roman Honkakubō ibun de Yasushi Inoue, il suit un disciple qui cherche, des années après, à comprendre pourquoi son maître a accepté de mourir. Là où Teshigahara filme la politique, Kumai filme la philosophie du thé. Les deux se regardent à la suite, dans n’importe quel ordre.

Every Day a Good Day, Tatsushi Ōmori (2018)

Le film le plus proche de ce que vit un pratiquant. Une étudiante entre par hasard dans un cours de thé et y revient pendant vingt ans, sans jamais vraiment savoir pourquoi. La professeure est incarnée par Kirin Kiki, dans l’un de ses tout derniers rôles. Le film montre la répétition, l’ennui des débuts, et ce qui finit par arriver quand on cesse d’attendre un résultat. Il complète bien ce que j’ai écrit sur la psychologie du rituel du thé japonais.

Œuvre Année Ce que le thé y fait
Le Livre du thé 1906 Défend une esthétique face à l’Occident
Nuée d’oiseaux blancs 1952 Sert de cadre à une critique du milieu
Le Goût du riz au thé vert 1952 Réconcilie un couple sans un mot d’explication
Rikyu 1989 Devient un instrument de pouvoir
Every Day a Good Day 2018 Mesure le temps d’un apprentissage
Dans ces films, personne ne commente le thé. On le sert, et la scène change de température.

L’animation s’en sert aussi, plus discrètement

Le cas le plus net se trouve dans Le Voyage de Chihiro. Quand l’héroïne arrive chez Zeniba, après le trajet en train, la sorcière l’accueille en mettant l’eau à chauffer, et la conversation se déroule autour du thé et d’un gâteau.

La scène tire toute sa force du contraste avec les banquets des bains publics, où l’on servait le Sans-Visage pour son or. Ici, la table est petite et l’accueil n’attend rien en retour. Une théière suffit à Miyazaki pour dire ce qui sépare l’hospitalité de la transaction.

Une confusion à lever au passage

On cite souvent Mémoires d’une geisha parmi les films japonais sur le thé. C’est une production américaine sortie en 2005, adaptée du roman d’Arthur Golden, et non une œuvre du cinéma japonais. Les scènes de cérémonie y sont soignées, mais le regard porté sur le rituel est celui d’un studio hollywoodien qui s’adresse à un public occidental. À voir, donc, mais pas au titre de témoignage culturel.

Je le précise parce que la nuance change ce qu’on apprend d’un film. Chez Ozu ou chez Ōmori, la manière de tenir un bol relève de l’évidence partagée avec le spectateur ; dans une production étrangère, elle relève de la reconstitution.

Par où commencer, dans l’ordre où je le conseille

  1. Ozu, Le Goût du riz au thé vert, pour comprendre le thé comme geste ordinaire, avant tout folklore.
  2. Okakura, Le Livre du thé, court, pour poser le vocabulaire et l’esthétique.
  3. Ōmori, Every Day a Good Day, pour voir à quoi ressemble vraiment un apprentissage.
  4. Teshigahara puis Kumai, quand la figure de Rikyū vous intéresse assez pour supporter deux versions de sa mort.
  5. Kawabata, en dernier, parce qu’il se lit mieux quand on connaît déjà ce qu’il conteste.

Une remarque de méthode, pour finir. J’ai longtemps cherché des scènes de thé spectaculaires, et je passais à côté de l’essentiel. Les meilleures sont plates : quelqu’un pose une tasse, l’autre ne la boit pas, et c’est tout le sujet du film qui vient de se jouer.

Envie de prolonger côté cuisine ?

Le riz au thé vert d’Ozu se prépare en cinq minutes, et il en apprend autant qu’un chapitre.

Mon avis sur le livre de cuisine japonaise