Dans le vocabulaire des pâtissiers français, un gâteau de voyage n’est pas un gâteau rapporté d’ailleurs : c’est un gâteau qui voyage, qui tient plusieurs jours sans sécher et qui supporte d’être trimballé dans un sac. Celui-ci tient la promesse, avec une bizarrerie qui saute aux yeux dès qu’on lit sa liste d’ingrédients : ni jaunes d’œufs, ni levure.
Ce gâteau se monte à partir de deux pâtes distinctes, l’une nature, l’autre au thé vert matcha, déposées au hasard dans le moule pour obtenir un marbrage irrégulier. Toute sa levée vient des 130 g de blancs d’œufs montés en meringue avec le sucre : aucune levure chimique n’intervient. Cuisson 45 minutes à 170 °C, et cette température n’est pas négociable si vous voulez garder la couleur du thé.
Ce que fait la meringue à la place de la levure
La levée de ce gâteau vient uniquement de l’air emprisonné dans les blancs montés. C’est le principe du biscuit japonais plutôt que celui du quatre-quarts : on fouette les blancs à température ambiante en versant la moitié du sucre semoule en pluie, puis on serre avec le reste à la spatule. Le résultat n’est pas une meringue ferme et cassante mais une masse brillante, encore souple, qui accepte d’être divisée en deux sans retomber.
Deux conséquences pratiques. D’abord, les blancs doivent être à température ambiante : sortis du réfrigérateur, ils montent plus lentement et emprisonnent moins d’air. Ensuite, tout le reste s’incorpore à la main, très délicatement, parce que chaque tour de cuillère de trop fait perdre du volume. Le beurre, ajouté en pommade très molle en dernier, est ce qui fait le plus retomber l’appareil : il vaut mieux qu’il soit presque liquide sans être fondu.
Les deux pâtes, côte à côte
Le point qui trouble tout le monde à la lecture de la recette, c’est le beurre et la farine cités deux fois. Ce n’est pas une coquille : les quantités se répartissent entre les deux appareils, et elles ne sont pas identiques. Voici ce que chaque moitié reçoit, pour un gâteau fini d’environ 400 g.
| Élément | Pâte nature | Pâte au matcha |
|---|---|---|
| Beurre extra frais, en pommade | 40 g | 40 g |
| Farine tamisée | 45 g | 35 g |
| Thé vert matcha | aucun | 2 c. à café rases |
| Meringue de blancs et sucre | la moitié | la moitié |
À quoi s’ajoutent, en commun : 130 g de sucre semoule, 130 g de blancs d’œufs à température ambiante et 45 g de cerises amarena au sirop, bien égouttées. Le moule est badigeonné au pinceau de beurre pommade puis parsemé de sucre cristal, ce qui donne cette croûte fine et craquante sur les côtés.
La préparation, dans l’ordre
- Beurrez le moule au pinceau, parsemez de sucre cristal, réservez.
- Coupez les cerises amarena en deux et laissez-les s’égoutter le temps de la suite.
- Pesez tous les ingrédients avant de commencer : une fois les blancs montés, il ne faut plus s’arrêter.
- Montez les blancs en ajoutant progressivement la moitié du sucre semoule, puis serrez avec le reste du sucre à la spatule en bois.
- Séparez cette masse en deux parts égales.
- Dans la première, incorporez 45 g de farine tamisée à la cuillère en bois, puis 40 g de beurre pommade.
- Dans la seconde, incorporez 35 g de farine tamisée mélangée aux 2 cuillerées à café de matcha, puis les 40 g de beurre pommade restants.
- Préchauffez le four à 170 °C.
- Déposez les deux appareils dans le moule de façon aléatoire, à la cuillère ou, plus propre, avec deux poches à douille. Glissez les morceaux de cerises entre les couches au fur et à mesure du remplissage.
- Poudrez la surface d’un peu de sucre cristal.
- Enfournez 45 minutes. La pointe d’un couteau doit ressortir presque sèche, pas totalement.
170 °C, le seul chiffre à ne pas arrondir
La chlorophylle du matcha brunit à la cuisson, et le seuil que retiennent les maisons japonaises de poudre de thé tourne autour de 180 °C. Au-delà, le vert franc vire au kaki militaire en quelques minutes, sans retour possible. Les 170 °C de cette recette laissent donc une marge, à condition que votre four ne soit pas menteur : beaucoup affichent 170 et chauffent à 190. Un thermomètre de four à quelques euros règle la question une fois pour toutes.
Si votre gâteau dore trop vite en surface, la bonne réaction est de le couvrir d’une feuille d’aluminium à mi-cuisson, jamais de baisser la durée. Un gâteau de voyage sous-cuit au centre ne se garde pas : c’est exactement ce qu’on lui demande de faire.
Les griottes amarena et le piège du sirop
Les amarena sont des cerises acides italiennes confites dans un sirop épais, cousines des griottes Morello que l’on trouve en bocal au rayon épicerie fine. Leur intérêt ici est l’acidité : elle tranche la note végétale du matcha, qui tourne vite au monotone dans une pâte grasse et sucrée.
Leur défaut est le sirop. Une cerise mal égouttée relâche son liquide à la cuisson, creuse un tunnel humide autour d’elle et fait retomber la pâte localement. Je les laisse donc s’égoutter dans une passoire pendant que je monte les blancs, puis je les éponge rapidement au papier absorbant. Et je les répartis pendant le remplissage, pas en les mélangeant à l’appareil : mélangées, elles finissent toutes au fond.
Combien de temps il se garde vraiment
Emballé serré dans un film alimentaire dès qu’il est complètement froid, il reste moelleux trois à quatre jours à température ambiante, et il est même meilleur le lendemain, le temps que le parfum du thé se diffuse dans la mie. Le réfrigérateur lui fait perdre sa texture en une nuit, comme à tous les gâteaux riches en beurre. Si vous voulez le garder plus longtemps, la congélation en tranches marche très bien, à condition de le décongeler à l’air libre et non au micro-ondes.
Ce qu’on me demande le plus souvent
Peut-on utiliser un matcha de dégustation ? Vous pouvez, mais c’est du gâchis. Un matcha de cérémonie est fait pour être bu seul, ses arômes fins disparaissent sous le beurre et le sucre. Une poudre dite culinaire, plus corsée et moins chère, tient mieux la cuisson.
Et les jaunes d’œufs qui restent ? Ils se gardent deux jours au réfrigérateur, couverts d’un film au contact. Une crème anglaise ou une pâte sablée les consomme sans effort.
Ce gâteau est-il « sain » parce qu’il contient du thé vert ? Non, et je préfère le dire franchement. Aucune allégation de santé n’est autorisée en Europe pour le thé vert ou ses catéchines au titre du règlement (CE) n° 1924/2006, et l’EFSA a rendu cinq avis entre 2010 et 2018 sans en valider un seul. Deux cuillerées à café de matcha dans un gâteau qui contient 130 g de sucre restent deux cuillerées à café de matcha dans un gâteau sucré.
Pour continuer côté sucré
Si le comportement du thé à la cuisson vous intéresse au-delà de cette recette, j’ai détaillé les trois façons de l’introduire dans une pâte dans mon guide sur l’usage du thé en pâtisserie. Et pour un dessert du même vert mais nettement plus ambitieux, il y a la bûche roulée au matcha et aux cassis.
Publié initialement en 2017. Mis à jour le 23 août 2026.
Sources : règlement (CE) n° 1924/2006 sur les allégations nutritionnelles et de santé ; avis de l’EFSA sur les allégations relatives au thé vert, 2010-2018 ; repères de cuisson du matcha communiqués par les maisons japonaises de poudre de thé, donnés ici comme conseil de praticien et non comme donnée scientifique.




